Alentours de Paris, le 6 janvier 1905, lieu indéterminé
- « Avez-vous compris ce qui est attendu de vous ? - Je ne suis pas certaine. - Le Pavillon où vous serez logée, mademoiselle, dispose de nombreux instruments de musique. Durant les quarante jours qui suivent, vous n'utiliserez aucun de ces instruments. Vous ne vous assiérez pas devant le piano, vous ne soulèverez pas un archet, vous ne soufflerez pas dans une flûte, pas plus que vous ne jouerez de l'harmonica, de la viole, de la cornemuse, que vous n'inscrirez la moindre note sur une des feuilles de partitions déposées sur votre bureau, que vous ne sifflerez, siffloterez, chanterez, chantonnerez, danserez ou tapoterez en rythme. Vous serez surveillée. Est-ce bien clair ? - Mais... Pourquoi ? - Parce qu'il est temps, dit l'Inquisiteur en évitant mon regard, que prouviez à votre mère l'Église que vous méritez son amour.» Ma quarantaine spirituelle commençait.
Paris, le 4 janvier 1905, Hôtel de Savigny
Tout avait commencé au matin du 4 janvier, alors que je rentrais de la Messe en compagnie de ma gouvernante. Mes parents étaient venus à Paris passer les Fêtes de Noël et d'Épiphanie, auprès de leurs enfants et surtout de la Cour, si bien que, au lieu de dormir à la pension, comme j'en avais l'habitude, c'est à l'Hôtel familial que je résidais. Et c'est à l'hôtel que, en arrivant, je fus accueillie par le Comte mon père et un homme vêtu de noir, de blanc et d'un masque d'argent. L'habit faisait de lui un Dominicain. Le masque le marquait comme Inquisiteur. Je compris enfin, à moitié, pourquoi j'avais passé tant de gendarmes autour de l'Hôtel.
« Ma fille, » Commença mon père d'un ton détaché, hochant la tête vers moi sans réellement me regarder. Je ne savais s'il me saluait ou s'il se contentait de m'indiquer à son visiteur. « La Demoiselle Pascale de Savigny, » finit-il par compléter pendant que j'entamais une révérence.
- « Mon père. - Cet individu, continua-t-il du même ton, celui qu'il employait pour instruire les serviteurs alors qu'il était plongé dans un livre, travaille pour l'Église Catholique.»
L'Inquisiteur se tourna vers mon père, visiblement choqué par une manière si cavalière de présenter la Congrégation de l'Inquisition Romaine et Universelle. Sous son masque, une barbe fine, rousse et jeune, à peine visible, trahit par son mouvement l'ouverture d'une bouche hésitante.
- « Ma fille, cet homme semble s'être mis dans la tête que vous êtes un suppôt du Démon. Une supposition ridicule, bien entendu, mais il paraît qu'on ne discute pas avec l'Église Catholique, n'est-ce pas ? - Je ne comprends pas, répondis-je en regardant mon père. - Alors, interrompit l'Inquisiteur, vous n'avez rien à craindre. Gendarmes, escortez discrètement mademoiselle de Savigny et sa servante à la voiture. »
En lieu de protestation, mon père nous gratifia d'une moue douteuse. Ma gouvernante pâlit.
Alentours de Paris, le 9 janvier 1905, Le Pavillon
Voici trois jours que je dors au Pavillon. Ce n'est pas aussi terrible que ce que j'ai pu croire : en arrivant, j'ai trouvé Mademoiselle de Lantremont, Mademoiselle de Romans, Mademoiselle de Violaine et nos servantes et professeurs de la Pension et quelques sœurs catholiques. Pas d'hommes, sauf le jeune Inquisiteur à la petite barbe rousse. Au cours de ces trois jours, il est plusieurs fois, amenant à chaque fois une ou deux de mes amies de la Pension avec leurs servantes. Encore quelques jours et nous serons toutes réunies.
Personne n'est autorisé à faire de musique, pas même les enseignantes ou servantes. Personne non plus ne nous a expliqué pourquoi.
Alentours de Paris, le 12 janvier 1905, Le Pavillon
Nos cours ont repris, sauf nos cours de musique. Et pourtant, ils viennent de nous livrer une harpe et plusieurs instruments étranges. Le jeune Inquisiteur a appelé l'un d'entre eux une Flûte de Pan. Puis il m'a regardée, comme s'il se demandait s'il avait dit une bêtise, et il est parti en hâte.
Ce soir, il a un peu neigé, puis la neige s'est transformée en pluie.
Alentours de Paris, le 13 janvier 1905, Le Pavillon
Pendant le cours d'éducation religieuse, Mademoiselle de Rabert s'est évanouie. Une petite fille blonde aux grands yeux tristes, dont le père est Baron dans le Sud-Est du Royaume et qui a été fiancée cet été à un riche Vicomte transpyrénéen. Deux bonnes sœurs et sa servante sont passés l'emmener à l'infirmerie. Le jeune Inquisiteur attendait dans le couloir, masqué, comme toujours. Le cours a repris par une brève prière pour la santé de Mademoiselle de Rabert -- et beaucoup de bavardage à son sujet.
Il pleut depuis hier. Les beaux jardins du Pavillon sont tout boueux. Le soir, nous sommes restées à parler en regardant le déluge depuis les grandes fenêtres du salon, puis un serviteur est passé et a fermé tous les volets. Pendant la nuit, il a grêlé.
Alentours de Paris, le 15 janvier 1905, Le Pavillon, Bureau de l'Inquisiteur
« Entrez, mademoiselle. » Le jeune Inquisiteur me tournait le dos, accroupi devant un coffre, à côté de son bureau. Il était entouré de dossiers ouverts et feuilletait un carnet vert. Son masque ne dissimulait pas ses épaules voutées de fatigue. « Asseyez-vous. » Je pris place sur une chaise rigide et sous l'œil de Jésus supplicié et de bois noir. Un portrait de Sa Majesté Philippe III m'ignorait royalement, tout comme quelques égyptiens sur papyrus au regard oblique.
- « Vous plaisez-vous ici ? Finit par lancer le jeune Inquisiteur, en se relevant et en époussetant sa robe noire et blanche. Non, laissez-moi reformuler, êtes-vous bien traitée ? - Oui, mon père. - Manquez-vous de quoi que ce soit ? - Non, mon père. - Votre séjour se passe bien ? - Oui, mon père. - Vous n'avez donc rien à redire à la manière dont nous vous traitons ? - Non, mon père, répondis-je après une hésitation. Juste... - Je vous écoute, reprit-il d'un ton pincé, ma f... »
C'est à ce moment, il me semble, que l'Inquisiteur a compris que la musique avait commencé. C'était un air subtil, provenant sur un instrument que je n'aurais su identifier. L'harmonie était mélancolique, cyclique, amère. Peut-être pas une harmonie, après tout, mais un jeu de répétitions et de désillusions. J'aurais voulu, je crois bien, me sentir soulevée et transportée. Je me souviens d'avoir souri à entendre cette musique. Mais rien, croyais-je, n'est arrivé. L'air, manifestement, n'était pas pour moi. Le Jeune Inquisiteur fouillait frénétiquement dans son bureau. Ce n'est que plus tard que j'ai fini par comprendre que mes yeux et mes sens avaient commencé à me trahir, que je n'aurais pu que difficilement me relever ou peut-être pas du tout. Un sommeil bienheureux me prenait, sur cet air doux et amer, et dont les premières paroles n'allaient pas tarder. D'un tiroir, le jeune Inquisiteur avait sorti un pistolet et du coton. Je crois, j'en ai honte, je crois que j'ai bavé.
Après cela, je me souviens de peu de choses. Je me souviens qu'il a bouché mes oreilles. Je me souviens, avant de perdre mes derniers moyens, est d'avoir prononcé deux phrases : « C'est la musique. C'est à cause de la musique que vous nous avez enfermées. » Et je me souviens qu'il a souri. Il portait un masque, cela, je l'ai donc probablement rêvé.
Alentours de Paris, le 15 janvier 1905, Les Ténèbres
- « Où suis-je ? - En sécurité, ma fille. - Mais... - Dormez, nous parlerons demain.»
Alentours de Paris, le 16 janvier 1905, Le Pavillon
J'ai suivi mes cours perdue dans un nuage. Durant la journée, nous avons parlé de Bonnes Manières Personne. Pas de musique. Pas de chanson. Pas un mot, comme si personne n'avait rien remarqué. Quand je lui ai demandé ce qu'elles avaient fait hier soir, mademoiselle de Violaine a répondu pas un trait d'esprit. Mademoiselle de Rabert n'est pas revenue. Il paraît qu'elle a été emmenée tard dans la soirée, avec sa servante.
Aujourd'hui, je n'ai pas vu le jeune Inquisiteur. Lorsque je suis passé devant son bureau, il n'y avait pas de lumière sous la porte, pas de bruit à l'intérieur. À mon troisième passage, j'ai voulu tester la poignée mais une Bonne Sœur est passée et j'ai pris peur.
Cette nuit, j'ai froid. Il pleut toujours.
Alentours de Paris, le 18 janvier 1905, Le Pavillon
La Messe de la journée a été joyeuse et enfantine. Le prêtre qui est venu la célébrer était un curé de campagne rougeaud et rondouillard, qui n'avait manifestement jamais vu autant de jeunes filles de la noblesse et qui a passé son temps à balbutier sous nos éclats de rire. Au moment où il a voulu entonner les chants liturgiques, une Bonne Sœur s'est frayée en hâte un chemin dans la chapelle pour l'arrêter avant qu'il brave notre tabou. Nous nous sommes retrouvés à scander des prières d'une voix monocorde et hilarante, à la grande confusion du curé. Mademoiselle de Ronsard avait pris un accent germain forcé censé imiter celui de Mademoiselle de Geretsried, qui elle-même n'en pouvait plus de se retenir de pouffer. Même l'une des servantes, au fond de la chapelle, a éclaté plusieurs fois d'un rire de mouette.
Je crois ne jamais m'être autant amusée durant une Messe. La suite de la journée a consisté en une brève promenade dans les jardins du pavillon, bientôt interrompue par une nouvelle averse. Je commence à me dire que la musique de l'autre jour n'était qu'un rêve. Le Jeune Inquisiteur n'est toujours pas revenu.
Alentours de Paris, le 20 janvier 1905, Le Pavillon
Un nouvel Inquisiteur est arrivé. Plus grand, plus large d'épaules, et qui ne parle pas. Il m'a faite convoquer dans son bureau, mais c'est une des Bonnes Sœurs qui m'a reçue. Sœur Solange, je crois bien. Elle avait l'air fatiguée, elle aussi. « Mademoiselle de Savigny. Asseyez-vous au bureau et prenez de quoi écrire. » Les figures sur papyrus évitaient toujours de me regarder. La Bonne Sœur consulta une feuille de papier, toussota « Êtes-vous prête ? Bien. À son Altesse Royale, Monseigneur Louis, Prince de France, » mes doigts s'étaient arrêtés d'écrire aux premiers mots.
- « Qu'avez-vous, mademoiselle ? Vous n'allez pas vous sentir mal comme l'autre jour ? - Je vous présente toutes mes excuses, ma Sœur. Je... je ne m'attendais pas à écrire au Dauphin. - Il semble que sa Majesté s'inquiète de votre sort. Sa Majesté exige votre libération. Vous allez donc lui adresser une lettre dans laquelle vous allez le remercier de son intérêt, l'assurer que vous n'êtes pas retenue contre votre gré mais que vous êtes en retraite spirituelle dans un couvent pour quelques mois. J'imagine que vous n'y voyez aucun problème. N'est-ce pas ? - Non, ma Sœur. - Bien. Le Père Bartholomée m'avait annoncé que vous étiez une jeune demoiselle coopérative. Je reprends donc.»
Je n'ai pas retenu le reste de la missive. Quelques dizaines de platitudes et de formules de politesses devaient suffire à rassurer Sa Majesté ou du moins à assurer le respect des convenances. Le Dauphin avait demandé de mes nouvelles. Connaissant mon père, je ne savais si je devais me réjouir ou pleurer.
Alentours de Paris, le 21 janvier 1905, Le Pavillon
La journée a commencé par un cours de broderie. Moins d'une heure après le début, une servante est venue chercher Mademoiselle de Lantremont. Un peu plus tard, ça a été le tour de Mademoiselle de Latapie. Puis Mademoiselle de Carnaud. Puis Mademoiselle de Forans. Lorsqu'est arrivée l'heure du déjeuner, nous n'étions plus qu'une poignée, à échanger des regards nerveux, sans écouter Sœur Sorelle nous parler de la Vie des Saints. Puis mon tour est arrivé.
Alentours de Paris, le 21 janvier 1905, Le Pavillon, Salle des Questions
La servante m'a guidée vers une partie du Pavillon que je ne connaissais pas. Un grand salon, presque vide, dans lequel m'attendait une Sœur assise que je n'avais jamais vue, et une autre debout. Celle-là, sœur Thérèse, d'une main, buvait un verre d'eau, de l'autre agrippait une trousse de médecin posée sur la table métallique devant elle. « Asseyez-vous », me fit l'une ou l'autre.
J'attendis une minute ou deux, pendant que la Sœur assise finissait d'écrire à coups de gestes secs et fatigués et que Sœur Thérèse faisait grande affaire de se resservir à boire sans m'accorder d'attention. Le silence malaisé prit fin par
- « Relevez votre manche, ma fille. Vous n'avez pas peur des piqûres, n'est-ce pas ? - Non, ma mère. - Bien. Nous allons prendre quelques gouttes de votre sang. Ce n'est rien de grave mais après l'évanouissement de Mademoiselle de Rabert, nos médecins ont décidé qu'un bilan de santé pour chacune d'entre vous serait une bonne idée. - Mademoiselle de Rabert, ma mère ? Comment va-t-elle ? - Elle va mieux, ma fille. Elle se remet lentement de l'épuisement. - C'était la musique ? »
Les deux Sœurs s'interrompirent, l'une dans le bavardage creux qui était supposé me rassurer, l'autre, seringue à la main, en train de s'approcher de moi. Les yeux de mon interrogatrice s'étaient rétrécis.
- « De quelle musique parlez-vous, ma fille ? »